Vendredi 18 mai 2012
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Maurice Maeckelberghe raconte

Avant la ville nouvelle...
Sept mandats, quarante-deux ans passés au service de la municipalité comme conseiller municipal puis comme adjoint aux travaux pendant vingt-quatre ans, Maurice Maeckelberghe a eu le temps de participer activement à l'aménagement de sa commune. Non sans avoir vécu de savoureuses anecdotes qu'il nous livre ici.

A la fin des années 30, Maurice passait ses vacances scolaires à travailler à la ferme. « Il n'y avait pas de vacances, raconte-t-il. Seuls,quelques privilégiés pouvaient partir...Il fallait faire les récoltes, soigner les bêtes chaque jour. Ma soeur et moi accompagnions notre père. Plus âgée que moi, je la revois biner les betteraves ou ramasser les pommes de terre à la tâche. Tout était au sac, 50kilos à porter. Plus on en faisait, plus on gagnait

Un accident de travail aux conséquences dramatiques. « En 1938, décrit Maurice, mon père a été victime d'un grave accident de travail, l'handicapant fortement. Un beau matin, mon père graissait la mécanique du décrotteur à betteraves et du coupe-racines, aidé par deux jeunes - mon futur beau-frère et un habitant de la rue de Magny. Occupés à chahuter dans la meule de paille, ils ne virent pas arriver leur patron, excédé par la situation (on ne s'amusait pas à l'époque, il fallait travailler!). Bien décidé à leur faire reprendre leur travail, il réenclencha l'appareil sans se douter de la présence de mon père dont le maillot fut happé, suivi du bras qui fit un tour complet, écrasé, bloquant ainsi le moteur

Devant l'avancée allemande, une seule échappatoire : l'exode. Les hommes partis au front, un chef de culture est venu d'Alsace pour gérer la ferme pendant toute la durée de la guerre. Lorsque l'armée française battit en retraite, ce fut l'exode. « Nous étions environ trois cents dans le village, se rappelle Geneviève, l'épouse de Maurice, alors petite fille Corsange. Nous sommes partis avec la famille Trudon, eux aussi fermiers. Mon père avait attelé deux grandes charrettes remplis d'objets divers autant qu'inutiles. Nous allions doucement pour ménager les chevaux et avons passé la nuit dans la paille d'un hangar d'une ferme à Chaumes-en-Brie. Les autres animaux étaient restés, abandonnés sur place. Au matin, on a entendu le sifflement des Stukas, puis les Allemands nous ont dit que la guerre était finie et que nous pouvions rentrer chez nous.»

Pour Maurice, le retour à Romainvilliers prend une tournure tragi-comique. L'évacuation du village se fait en trois temps. Il y en a qui sont partis très vite. Ensuite, la future femme de Maurice a suivi avec sa famille. Cependant, certains décident de rester. « On est partis les derniers, avec la famille Blondé, précise Maurice. Nous avons appris qu'à Melun le pont était coupé et nous avons rencontré les Allemands à Fontenay-Trésigny. Le capitaine allemand nous a dit de retourner chez nous. S'il y a eu du mal de fait, a-t-il insisté, ce ne sont pas les troupes allemandes qui l'ont fait mais les soldats français. Cet homme-là avait été compagnon quatre ou cinq ans chez Jean Cloud où il trayait les vaches. Il faisait sûrement partie de la 5e colonne et avait préparé le coup. Nous avions parmi nous un dénommé Jojo ayant fait la Légion étrangère et un peu « détraqué ». Il ne voulait plus remonter sur le tracteur pour le ramener à Romainvilliers. Seules, restaient les femmes, ma mère, la mère Froment, la mère Richard... mais, là, pas question de le conduire. Déjà à la tête d'un autre convoi, Albert Blondé m'a mis sur le tracteur attelé à deux chariots et à sa voiture, une vieille Renault, puis a embrayé... Et vogue la galère !

J'avais treize ans, mesurais 1,49m et ne pouvais débrayer. Lorsque je braquais, les roues avant, en fer, s'enfonçaient dans le goudron... surtout à partir de Jossigny. J'ai réussi à virer au cimetière, où il y a le Christ, suis rentré dans la ferme Blondé, et j'ai commencé à tourner autour du tas de fumier jusqu'à ce que le père Blondé vienne tirer sur l'embrayage pour m'arrêter. Aujourd'hui encore, je me demande comment j'ai pu regagner Romainvilliers.»


Pendant la durée de la guerre, la vie de la commune continue... Le 29 septembre 1940, le Conseil municipal, présidé par Charles Corsange, Adjoint au Maire, présente un projet d'adduction d'eau permettant d'utiliser, comme travail d'intérêt collectif, un grand nombre d'ouvriers au chômage. Ce projet sera abandonné par délibération du Conseil municipal du 23 février 1941. Motif : la municipalité de Magny le Hongre refusant de s'associer à la commune de Bailly, cette dernière ne pouvait assumer seule la charge des travaux à effectuer. Avec la guerre, la situation de plusieurs habitants devient précaire. Le Conseil municipal accorde des secours en matière d'habillement, parfois quelques oeufs aux familles privées d'un père. Si la récolte d'un jardin risquait de se perdre, les légumes étaient attribués en priorité à une famille nécessiteuse.

Un cochon bien énigmatique
Un cochon de la ferme, fraîchement tué, avait été stocké dans la cave. Le lendemain matin, plus de cochon. Pendant la nuit, le cochon avait été volé. Les gendarmes sont venus faire une enquête, perquisitionner chez tous les ouvriers qui étaient, bien sûr, suspectés en premier, avec les maquisards. Une mise en scène dans laquelle le capitaine de gendarmerie dumoment semblait loin d'être innocent. Beaucoup ont pensé qu'il était le véritable coupable.

Le Briard n'a pas vraiment l'esprit ouvert
La cartomancienne, réfugiée, faisait les cartes à tout le monde mais racontait surtout des histoires. C'était bien la seule qui s'exprimait tout naturellement. Son mari et elle avaient tenu une boutique de mercerie-lingerie à Paris. Le Briard étant renfermé, il ne parlait pas et se comportait souvent de manière que nous qualifierions, aujourd'hui, de rude. À l'époque, les gens ne se parlaient qu'à Pâques. Tout le reste de l'année, ils restaient repliés sur eux. Une certaine dame, même, dont nous tairons le patronyme, donnait des coups de canne aux enfants qui passaient devant chez elle.

Seule possibilité de s'en sortir : produire soi-même
Pendant la guerre, le bourg comptait trois voitures. Sur Bailly, la population n'a pas vraiment souffert des occupants. Seul, l'un d'entre eux, très gentil, venait faire du ravitaillement en le payant normalement. Pratiquement toutes les familles pratiquaient la culture au jardin et le petit élevage, volaille, lapins... Seule, manquait la viande bovine. Pour les matières premières de première nécessité, le Kaïfa (épicerie ambulante) passait dans les villages. Maurice se rappelle avoir eu son premier vélo grâce à la vente par sa mère d'un morceau de cochon. Et puis, vers la fin de la guerre, la chute d'un avion allemand va apporter un peu d'espoir au petit Maurice.


La vie familiale de Maurice bascule le 10 janvier 1941, le lendemain de ses 14 ans. Son père, diminué physiquement des suites de son accident du travail en 1938 au cours duquel il avait perdu un bras, meurt, terrassé par une embolie.
« Pour aider ma mère, j'ai dû arrêter l'école et aller travailler. Je faisais le garçon de cour, allais distribuer de l'eau aux vaches. » La patronne, Mme Cloud, était la plus gentille. Quand elle allait au marché à Lagny, elle emmenait Maurice. Nous partions en cabriolet tiré par un cheval. Elle m'emmenait toujours avec elle mais je devais quand même faire tout le travail, là aussi. » Et il y avait les bêtes à soigner : quarante cochons, quarante vaches laitières, seize chevaux de trait de race percheronne menés par trois charretiers, boeufs charolais sous le joug. À l'entrée de la ferme, un «travail à boeufs» servait à les ferrer. Les quatre cents moutons Mérinos étaient, eux, soignés par un berger. Les travaux des champs étaient aussi très durs pour un adolescent. Il y avait du blé, de l'avoine, de l'orge, de la luzerne, du trèfle et, à l'époque, plus de betterave fourragère que de sucrière. De son côté, sa mère multipliait les petits travaux. « Ma mère cousait beaucoup. Elle allait à La Guette travailler ou garder la maison. »

Un bombardier allemand s'invite sur la Commune
En septembre 1943, un bombardier allemand a été surpris par quatre chasseurs canadiens. Il venait de Paris et partait pour l'Allemagne chargé, notamment, de caisses de champagne et autres delikatessen. « L'actuelle rue de Paris était toute droite, explique Maurice, croisait l'A4 et rejoignait ce qui est aujourd'hui la route Meaux-Melun. Il y avait là la séparation de deux clôtures par un chemin communal. Distants chacun de cinquante centimètres - pour que les vaches de l'un ne mangent pas l'herbe de l'autre -, les poteaux de clôture étaient en ciment. Abattu par les avions alliés, le bombardier s'est retrouvé au ras du sol et a suivi la bande de pieux en ciment jusqu'au petit bois situé à droite dans le virage de l'actuelle sortie de ville, en face du poste du peloton autoroutier. L'avion a été découpé en rondelles, l'équipage décapité. Un moteur a été projeté dans le petit bois. Mon futur beau-père était en train de labourer. Il a juste eu le temps de se jeter dans un sillon avant le passage de l'avion et failli être écrasé. J'étais en train de concasser du blé, une balle a traversé les tuiles, coupé le courant, et est venue se ficher au ras du moulin. Ne voyant pas le danger, je suis descendu à toute vitesse et, à mi-chemin, ai trouvé un révolver. Un fossé longeait le chemin bordé de poiriers qui menait au chalet de l'Ermitage, propriété de la famille Aubé, sur la route de Villeneuve-le-Comte. Par instinct, je l'ai poussé dedans. Heureusement, car, dix minutes plus tard, les troupes de l'occupant étaient sur place. Nous étions quelques curieux à regarder et avons été chassés sans ménagement par les soldats. Plusieurs jours après, je suis allé rechercher le révolver et l'ai donné à Jeannesson, le chef de culture qui était dans la Résistance. » Son chef local était le capitaine de gendarmerie de Crécy-en-Brie, le même qui avait fait parler de lui avec l'épisode du cochon . Malgré cet épisode glorieux, la guerre se prolongeait et les Romainvillersois, remplis d'espoir, continuaient à survivre au gré de la vie quotidienne et des anecdotes.

À suivre...

 
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